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Description

Paris, 1903. Le cabaret Le Luth Électrique, niché entre deux librairies ésotériques du boulevard Saint-Michel, n’ouvrait ses portes qu’à minuit. On y entrait par un monte-charge dissimulé derrière une fausse armoire, et l’on en ressortait, dit-on, changé.

Cette nuit-là, un jeune accordeur du nom de Lucien Dreval y fut convoqué. Il avait été recommandé pour réaccorder un instrument rare : un clavecin à plasma. Personne ne savait qui l’avait conçu. Il était arrivé un soir, sans explication, et jouait seul, de temps en temps, des airs inconnus qui faisaient pleurer les plus cyniques des poètes décadents.

Lucien descendit dans les entrailles du cabaret, guidé par des lanternes au mercure. L’instrument trônait là, sous un lustre inversé suspendu dans le vide. Chaque touche vibrait d’une lumière pâle, comme si elle contenait l’écho d’un avenir oublié.

Il posa les mains dessus.

Et le clavecin joua.

Mais ce n’était pas Lucien qui jouait.

C’étaient les souvenirs d’un autre Paris : un Paris renversé, où la Tour Eiffel était renversée en spirale souterraine, où les fiacres flottaient dans l’air saturé d’ondes, et où les gens ne parlaient plus mais pensaient ensemble, comme un seul esprit brumeux.

Une femme au chapeau à vapeur entra. Elle fixa Lucien. Elle sourit — ou bien était-ce une grimace ? — et prononça :
— « Vous venez de signer votre première partition temporelle. Chaque note que vous touchez compose un événement à venir. »

Lucien voulut s’arrêter. Mais ses mains jouaient seules.

Quand la sonate s’acheva, le clavecin explosa en une gerbe d’étincelles bleues. Il se réveilla dans son lit, un mois plus tard, les doigts brûlés mais intacts, un petit motif tatoué sur la paume gauche : une portée musicale aux notes inconnues.

Ce matin-là, sur les murs de Montmartre, on vit apparaître des affiches annonçant une représentation unique :
"Sonate des Arcanes – interprétée par Lucien Dreval, claveciniste du futur."

Mais personne ne savait où… ni quand.