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Description

http://polaroid41.com/lautrec/

Mardi 24 Novembre, 9h32.

Je passe devant tous les jours, et même plusieurs fois par jour. Elle est sur mon palier, elle trône entre la bibliothèque à droite et les cadres avec les photos de famille à gauche dans l’escalier. Elle est sobre et magnifique, selon moi, mais je ne suis pas très objectif. C’est une gravure, un portrait en gros plan d’Henri de Toulouse Lautrec, réalisée par un de ses descendants, Charles de Rodat.

La première fois que j’ai rencontré Charles, c’était à Toulouse fin 2013. Jean-Pierre le metteur en scène, Charles et moi avions rendez-vous au Père Léon, place Esquirol. J’étais impressionné d’être assis en face d’un arrière-petit-neveu du peintre, peintre et sculpteur lui-même. Un homme très érudit, élégant, réservé, et qui était censé me donner des éléments de compréhension de la vie de Lautrec que je m’apprêtais à incarner fin 2014. Charles nous délivre quelques anecdotes et nous confirme ce que nous savions déjà, Lautrec est un génie. On se salue sur le trottoir et il ajoute qu’il est heureux à l’idée que j’interprète son oncle Henri.

Jean-Pierre se lance dans l’écriture du spectacle et moi dans la recherche de tout ce qui concerne Lautrec. Je dévore tous les livres sur ses œuvres, mais aussi les biographies écrites par ses amis, ou certains membres de sa famille, et un album de photos publié par Charles lui-même. Je pars sur les traces du peintre dans son château du Bosc, à Camjac dans l’Aveyron. J’y rencontre Nicole, 90 ans, une petite cousine de Lautrec qui me fait visiter le château et surtout me raconte, elle aussi, tout un tas d’histoires. Lautrec avait « l’étincelle crayonneuse, me dit-elle, comme beaucoup de monde dans la famille ». Je découvre l’univers de son enfance au Bosc, la chasse, les chevaux, deux éléments essentiels chez les Lautrec. Mais Henri est disqualifié. Il est atteint d’une maladie génétique, appelée aujourd’hui la pycnodysostose. Qu’importe, Henri pense vite, Henri parle vite, Henri peint vite, et Henri va vivre vite.

Il préfère peindre la course du cheval plutôt que le cheval lui-même, la danse plutôt que la danseuse. Il se passionne pour tout. Il fait feu de tout bois. Peinture, gravure, lithographie, il lorgne même sur la photographie. Je tente de le suivre. Il m’entraîne à Montmartre évidemment. Yvette Gilbert, Jane Avril, La Goulue, Loïe Fuller, Bruant, et les maisons closes : le sommet de son œuvre. Bref, je cours derrière ce géant d’un mètre cinquante deux. Il boîte, il s’appuie sur sa canne, son « crochet à bottine » comme il dit, mais il est décidément très rapide. Je fais la connaissance de madame sa mère, la comtesse Adèle, toujours là présente, à le couver du regard. J’aperçois fugitivement l’insaisissable comte Alphonse, le père d’Henri, avec ses faucons. Henri boit, Henri se tue à petit feu, Henri peint jour et nuit, et finalement Henri meurt très jeune, à trente-six ans le 9 septembre 1901. La comète Lautrec me fascine. Le spectacle est créé en 2014, il connaît un beau succès et tournera jusqu’à l’automne 2017. J’ai adoré jouer Lautrec.

Charles de Rodat m’a invité par la suite à un de ses vernissages et m’a offert à cette occasion la gravure de Lautrec qui est maintenant si familière à ma tribu. Il était très ému. Il m’a dit ce jour-là que, pour lui, désormais Lautrec avait une voix : la mienne. Je n’en espérais pas tant. Je suis donc reparti, très ému moi aussi, avec son tableau sous le bras.

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Polaroid et texte intégral disponibles sur : http://polaroid41.com/lautrec/