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Mardi 27 octobre 2020, 20h15.
“Marc?” Je me retourne. Le grand type me désigne de son doigt osseux.
“Pourquoi moi monsieur?
“Parce que vous et moi nous portons le même prénom, le seul dont je puisse me souvenir aujourd’hui.”
J’avais seize ans, je rentrais en terminale et nous étions précisément le jour de la rentrée. Le grand type en question allait devenir mon professeur de philosophie et accessoirement mon professeur principal. J’entamais une terminale A2 autrement dit Lettres-Philosophie et Langues. Je ne savais absolument rien de cette nouvelle matière au programme du bac. J’étais plutôt content de cette rentrée, je retrouvais la plupart de mes camarades de première. J’étais entouré de filles. La classe était quasiment entièrement constituée de filles. Je m’étais tranquillement installé vers le milieu de la classe et j’étais de dos en train de faire l’imbécile pour faire marrer les filles derrière moi lorsqu’il a prononcé mon prénom. Le sien du même coup. Mr Stréhaiano s’adressait d’emblée à moi. J’étais un peu inquiet et flatté. “Qu’est-ce que penser, Marc?”
Moi, sourire gêné: “Ben monsieur… penser c’est.. euh… c’est quand on pense quoi! Euh… On réfléchit…”
Le grand type osseux m'écoute attentivement en caressant sa fine moustache “Mais encore?”
Moi: “Ben on réfléchit, on se pose des questions, on… je sais pas moi…” J’entends quelques rires étouffés ici ou là .
Il ajoute “Penser, c’est douter. Mais alors poursuivons voulez-vous? Qu’est-ce que douter?” A partir de là, je me souviens clairement que plus rien d’autre n'existait autour de moi. Une trappe venait de s’ouvrir sous mes pieds, je tombais. Une chute vertigineuse. Un puits sans fonds. Mon homonyme philosophe m’embarquait dans une épopée extraordinaire dont je n’imaginais même pas l’existence. La philosophie. Penser est une aventure, écrit le philosophe Alain. Nul ne peut dire où il débarquera, ou bien ce n’est plus penser.
J’allais découvrir Socrate et sa maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Le maître questionne l’élève qui parvient ainsi à trouver lui-même les vérités. Je venais d’en faire modestement l’expérience.
Je suis d’un naturel curieux et on m’encourageait là à tout questionner, à tout remettre en cause. J’allais découvrir différents concepts.
Certains abordables, d’autres qui allaient me résister et qui m’échappent encore aujourd'hui. On allait défier les certitudes et réfuter les opinions. Avec le recul, j’ai une immense tendresse pour cette année de terminale: l’année de ma rencontre avec la philosophie et mon unique occasion de la pratiquer.
Vingt-sept ans plus tard je reste marqué par cette expérience. Je lis et écoute de la philosophie dès que possible. Elle offre une prise de recul avec le monde que j’adore. Je n’ai jamais eu autant envie de philosophie qu’en ce moment. J’ai la sensation qu’on croule sous les opinions, de tout le monde, tout le temps, partout; les réactions à chaud, le sensationnel, le court terme, l’immédiat.
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