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Jeudi 3 septembre 2020 - 22h20.
Je suis en avance à mon rendez-vous, comme d’habitude… C’est terrible ça, être éternellement en avance de peur d’être en retard. On ne se refait pas. On se soigne, mais on ne se refait pas. Je décide donc de m’arrêter prendre un café dans cette boulangerie industrielle, à deux pas du périphérique, avec son parking glauque qui me tend les bras. C’est tout ce que je déteste, les éclairages blafards, le personnel avec le calot et la tenue à l’effigie de la marque, des vitrines immenses remplies de viennoiseries jusqu’à l’écœurement. Vont-ils vraiment tout vendre ? Des piles de croissants, de muffins, de chocolatines, de cookies. On frise l’avalanche. Je me range dans la file d’attente en essayant de dissimuler ma nausée. Devant moi, un petit vieux désire un croissant, mais attention, pas n’importe lequel : « Non, l’autre… non, à côté… juste derrière. Voilà, oui oui celui-là ». Le jeune vendeur, un brin moqueur, le gratifie d’un « pas de soucis René. C’est votre croissant alors autant qu’il vous plaise ». René est donc un habitué. Il est tout petit, tout frêle. Il flotte dans des vêtements bien trop grands pour lui. A moins que ce ne soit son propre corps qui rétrécisse de jour en jour. Il a tout de même l’œil vif, et marmonne tout un tas de choses incompréhensibles. Du moins pour moi. Le vendeur lui répond et semble suivre René dans son soliloque sans aucun problème. « Ah bon… Mais où ça… Avec les lacrymos ?... Ah oui quand même… Et ben voilà ce que c’est René que d’aller manifester en tête de cortège! ».
René se marre. Il ne perçoit pas l’ironie du vendeur, ou fait comme si. Il est évident qu’il n’a pas participé à une manifestation samedi dernier, mais s’est retrouvé par hasard entre les manifestants et les forces de l’ordre. Il sourit et lève le poing « Sûr que si j’étais en tête de cortège… eh… ils passeraient pas ces cons… parce que… ». Et il continue de parler tout seul en rejoignant sa place près de la porte d’entrée de la boulangerie. Je commande mon café et m’installe pour le boire. Nous sommes de part et d’autre de la travée centrale, nos tables se font face. J’observe René. Je me dis que c’est triste de vieillir seul, que la grande ville ne doit pas être tendre avec les vieux...
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