http://polaroid41.com/tarauds/
Lundi 9 Novembre 2020, 16h37.
J’ai toujours été fasciné par la permanence dans le temps de certains objets. J’aime les outils qui ont vécu, qui ont travaillé comme on dit. En ce moment, confinement oblige, mon activité artistique est à l’arrêt, et me revoilà sur mon tracteur à jouer au paysan. Au passage mon tracteur date de 1957, en voilà un qui a vécu justement. Mais je suis tombé en panne la semaine dernière, pas avec mon vieux tracteur non, mais avec la machine attelée derrière, un rotavator. Il s’agit d’un engin rotatif qu’on utilise pour le travail du sol, il casse les mottes de terres et aplanit le terrain du même coup. Il est quasiment neuf mais probablement porteur quant à lui du gène de l’obsolescence programmée.
Pas de panique, le rendez-vous est pris avec l’ami Henri dimanche matin pour un atelier mécanique afin de remettre l’engin en état de marche. Au moment de tarauder une pièce de métal pour venir y visser un boulon, Henri me présente une boîte remplie de tarauds ayant appartenu à son beau-père décédé il y a bien longtemps déjà. Je suis impressionné par l'ingéniosité de cet outillage: une fois le taraud fixé dans le porte-tarauds, on l'insère dans l’orifice à tarauder on tourne lentement à la seule force des bras, et celui-ci crée l’empreinte qui nous permettra de venir visser notre boulon. Mais plus que ça, je suis ému d’avoir entre mes mains un outil ayant appartenu à un autre. Un autre qui m’a précédé et que je n'aurais jamais l’occasion de connaître. Il devait tenir à ses outils pour qu’ils nous parviennent en si bon état longtemps après sa disparition. Ils sont là, ils dorment sagement dans leur boîte en attendant qu’une paire de mains les mettent en mouvement. Henri et moi avons vite repéré le taraud dont nous allions avoir besoin et celui-ci a parfaitement rempli son office. Nous avons tranquillement remonté la machine, graissé l’ensemble et rapidement fait un test. Tout refonctionne: soulagement. Nous partons joyeusement nous laver les mains et décidons de boire un verre pour fêter notre victoire du matin.
Françoise, son épouse, qui entre parenthèses à été la nounou de mes trois filles, se joint à nous pour partager un apéritif au soleil. Elle me demande si ma machine est réparée. Je lui réponds que oui, et j’ajoute qu’avec Henri comme chef de chantier aucune réparation ne me fait peur. Je ne doutais absolument pas du résultat.
Je bois une gorgée de Pastis et j’ajoute:
_”D’autant plus que nous étions trois ce matin sur cette foutue machine” Françoise est surprise:
_ Comment ça trois?
_ Et bien figure-toi qu’il y avait Henri, moi, et ton papa en quelque sorte”. Sans son aide, nous n’y serions pas arrivés. Henri acquiesce. J’explique alors à Françoise que c’est grâce aux outils de son père que nous avons pu terminer la réparation.
_ “Ben oui, au moment de tarauder, Henri s’est souvenu qu’il avait une boîte dans un coin de l’atelier qui contenait des tarauds ayant appartenu à ton père. Alors tu sais comme je suis, je me dis que ce matin c’est un peu comme s’il nous avait donné un coup de pouce. Malgré sa disparition, malgré le temps. Je le remercie pour ça. Ça m'a ému de poser mes mains à l’endroit exact où il posait les siennes”.
Polaroid et texte intégral disponible sur http://polaroid41.com/tarauds/