1. L’idéologie du « Grand Homme »
Michel Onfray explore la naissance de la figure du « Grand Homme » dans la pensée occidentale moderne, en particulier au XIXe siècle. Cette figure repose sur l’idée que certains individus exceptionnels changent le cours de l’histoire par leur génie, leur volonté et leur supériorité morale. Thomas Carlyle est le théoricien emblématique de cette conception héroïque de l’histoire, qu’il expose notamment dans ses conférences sur les héros. Emerson, en Amérique, reprend et adapte cette pensée à la vision transcendantaliste et idéaliste propre à la culture états-unienne.
2. Thomas Carlyle et la glorification du héros
Philosophe et historien écossais, Carlyle élabore une histoire des grands hommes comme figures fondatrices des religions, de la politique et de la culture. Il classe ces héros en six types (le prophète, le poète, le roi, etc.), chacun incarnant un pouvoir historique spécifique. Pour Carlyle, l’histoire est écrite par les individus d’exception qui font autorité non pas par la force brute, mais par la puissance spirituelle, intellectuelle ou morale. Cette vision est fondamentalement conservatrice : elle justifie la domination et légitime l’ordre établi par l’admiration du héros.
3. Emerson et le culte de l’individu inspiré
Ralph Waldo Emerson partage avec Carlyle une exaltation de l’individu exceptionnel, mais dans une perspective plus libérale et démocratique. Pour Emerson, le génie réside dans l’intériorité, l’intuition, le lien direct entre l’homme et le divin. Le Grand Homme émersonien est celui qui agit selon sa propre nature et inspire les autres à faire de même. Il incarne une forme d’indépendance radicale et de confiance dans la subjectivité. Cette figure devient typiquement américaine : le self-made-man, le pionnier, le sage autonome.
4. La métaphysique du pouvoir
Michel Onfray critique cette théologie du héros : derrière l’exaltation spirituelle se cache une métaphysique du pouvoir. Les héros de Carlyle comme ceux d’Emerson permettent de justifier des hiérarchies sociales, des dominations politiques, voire impériales. Onfray souligne le lien entre cette pensée et les régimes autoritaires qui s’en inspireront, notamment le fascisme, qui reprend à son compte l’idée du chef charismatique, guide de l’histoire et incarnation de la volonté collective.
5. Une alternative matérialiste : les forces collectives
Contre cette glorification du Grand Homme, Onfray rappelle les pensées matérialistes et anarchistes (Bakounine, Marx, Kropotkine) qui mettent en avant les forces collectives, les mouvements sociaux, les masses anonymes. L’histoire n’est pas faite par quelques individus exceptionnels, mais par des dynamiques structurelles, économiques, culturelles, sociales. Le génie individuel est le produit d’un contexte, et non l’origine première du changement.
💡 Conclusion
Michel Onfray déconstruit la figure du Grand Homme, en montrant qu’elle masque une idéologie du pouvoir et de la domination. En analysant les pensées de Carlyle et Emerson, il révèle comment le culte de l’individu supérieur devient un outil de légitimation des élites et des inégalités. Il propose, en contrepoint, une lecture matérialiste et collective de l’histoire, qui valorise les mouvements anonymes plutôt que les héros solitaires.
📚 Philosophes et concepts mentionnés
* Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 – 1831) — Philosophe allemand, théoricien de l’histoire dialectique, influence sur la notion de « héros historique ».
* Thomas Carlyle (1795 – 1881) — Philosophe et historien écossais, auteur des Héros et le culte des héros.
* Ralph Waldo Emerson (1803 – 1882) — Philosophe américain, figure du transcendantalisme, auteur de Self-Reliance.
* Mikhaïl Bakounine (1814 – 1876) — Anarchiste russe, critique de toute forme de domination, partisan des forces collectives.
* Karl Marx (1818 – 1883) — Philosophe et économiste, propose une lecture matérialiste de l’histoire.
* Pierre Kropotkine (1842 – 1921) — Philosophe anarchiste russe, théoricien de l’entraide et des dynamiques sociales non-hiérarchiques.
* Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) — Philosophe allemand, développe une figure du Surhomme, en lien critique avec celle du héros.
Crédits : Michel Onfray et la Contre-histoire de la philosophie