Introduction
Dans cette dernière séance du cycle consacré à Nietzsche, intitulée « La casuistique de l’égoïsme », Michel Onfray propose une relecture du concept de surhomme, débarrassée des malentendus historiques et idéologiques. Le mot casuistique, emprunté à la théologie morale, désigne ici l'art de juger des cas particuliers — Onfray l’utilise pour explorer les subtilités de l’égoïsme nietzschéen, souvent confondu à tort avec un individualisme brutal. Il s'agit de comprendre comment, chez Nietzsche, l’égoïsme peut être une exigence éthique, une force de construction de soi, et une alternative à la morale chrétienne du sacrifice ou aux idéologies égalitaires. À travers ce prisme, Onfray engage une critique radicale du travail, du capitalisme, de la vitesse et de l’oubli de soi, en redonnant toute sa profondeur au projet nietzschéen : faire advenir un être humain libre, joyeux et pleinement incarné.
1. Le surhomme nietzschéen
* Le surhomme n’est pas une brute blonde ou un précurseur nazi : il est souvent caricaturé ou mal lu.
* Il incarne le quadruple remède d’Épicure :
* Ne pas craindre Dieu (Dieu est une fiction)
* Ne pas craindre la mort (éternel retour)
* Voir la souffrance comme un levier de dépassement
* Croire au bonheur, à la joie de vivre
* L’hédonisme de Nietzsche est vitaliste, non utilitariste.
2. Antipolitique nietzschéenne
* Nietzsche rejette la « petite politique » politicienne.
* Il défend une grande politique centrée sur la culture, l’éducation et la transformation de soi.
* Ni de droite ni de gauche, il est « grec », selon Onfray.
* Il critique toutes les idéologies égalitaires (communisme, socialisme, démocratie parlementaire).
* Il refuse les récupérations abusives, qu'elles soient de gauche (Deleuze, Foucault) ou de droite (lecture national-socialiste).
3. Contre l’eugénisme biologique
* Le surhomme n’est pas une affaire de race ou de génétique, mais d’ontologie et d’éducation.
* Nietzsche ne prône ni élimination physique ni sélection biologique, contrairement à ce qu'en ont fait les nazis.
* Il appelle à une sélection éthique, comme le christianisme a produit un type humain (le saint, le martyr).
4. Critique du travail
* Le travail est une aliénation (tripalium = torture).
* Les apologistes du travail veulent détruire l’individualité.
* Nietzsche défend l’osium (loisir grec), le droit à ne rien faire, à méditer, voyager, aimer.
* Les vraies activités humaines : loisir, création, pensée.
5. Critique du capitalisme
* Il dénonce la "manie américaine de l’argent", la vitesse et la productivité comme barbarie moderne.
* Il défend une forme de petite fortune pour tous, la nationalisation de certaines richesses, la limitation des extrêmes (richesse comme pauvreté).
* Il critique la division du travail (aliénation, perte du sens du métier), et les mots du capitalisme : « productivité », « marché du travail », etc.
💡 Conclusion
Nietzsche, tel que présenté par Onfray, est un philosophe de la vie, de la puissance d’être et de la liberté intérieure. Loin d’un penseur totalitaire ou réactionnaire, il propose un idéal existentiel exigeant, un égoïsme noble fondé sur la construction de soi, la critique de l’aliénation et une profonde méfiance envers les idéologies dominantes — qu'elles soient religieuses, politiques ou économiques.
📚 Philosophes mentionnés
* Platon (428/427 av. J.-C. – 348/347 av. J.-C.) — Philosophe grec, défenseur d’un monde d’idées, opposé à la vie servile et promoteur du loisir noble (scholé/osium).
* Épicure (341 av. J.-C. – 270 av. J.-C.) — Fondateur de l’épicurisme, connu pour le quadruple remède visant l’ataraxie (absence de trouble).
* Robert Owen (1771 – 1858) — Réformateur social britannique, figure du socialisme.
* Charles Fourier (1772 – 1837) — Socialiste utopique français, mentionné parmi les penseurs du socialisme.
* Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 – 1831) — Philosophe allemand, valorise le travail comme réalisation de l'esprit ; critiqué pour cette position.
* Max Stirner (1806 – 1856) — Philosophe individualiste allemand, brièvement mentionné en lien avec Hegel.
* Charles Darwin (1809 – 1882) — Naturaliste britannique, auteur de la théorie de l’évolution, cité pour les récupérations abusives de sa pensée.
* Pierre-Joseph Proudhon (1809 – 1865) — Philosophe anarchiste français, auteur de la formule « la propriété, c’est le vol ! ».
* Mikhaïl Bakounine (1814 – 1876) — Théoricien de l’anarchisme révolutionnaire, mentionné dans les débats sur le socialisme.
* Karl Marx (1818 – 1883) — Philosophe et économiste allemand, fondateur du marxisme, évoqué en rapport avec Nietzsche.
* Francis Galton (1822 – 1911) — Scientifique britannique, fondateur de l’eugénisme, lu par Nietzsche sans être approuvé.
* Louise Michel (1830 – 1905) — Militante anarchiste française, admiratrice de Nietzsche.
* Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) — Philosophe allemand, thème central de la conférence, critique de la morale, de la religion et du travail comme valeur.
* Georges Palante (1862 – 1925) — Penseur libertaire français, figure d’un nietzschéisme individualiste.
* Emma Goldman (1869 – 1940) — Militante anarchiste américaine, figure féminine marquante ayant revendiqué l’influence de Nietzsche.
* Georges Bataille (1897 – 1962) — Écrivain et philosophe français, explorant l’irrationnel et l’excès, associé au nietzschéisme de gauche.
* Roger Caillois (1913 – 1978) — Sociologue et essayiste français, proche du courant nietzschéen critique.
* Albert Camus (1913 – 1960) — Écrivain et philosophe français, figure d’un nietzschéisme existentiel et humaniste.
* Gilles Deleuze (1925 – 1995) — Philosophe français, accusé d’interprétation fautive de Nietzsche, notamment sur l’éternel retour.
* Michel Foucault (1926 – 1984) — Philosophe français, rattaché à un nietzschéisme de gauche.
* Jürgen Habermas (né en 1929) — Philosophe allemand, critiqué pour sa lecture biologisante de Nietzsche.
* Peter Sloterdijk (né en 1947) — Philosophe allemand, mentionné pour la polémique autour de l’eugénisme et de la biopolitique.
Crédits : Michel Onfray et la Contre-histoire de la philosophie