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Description

Introduction

Cet épisode marque une transition majeure dans la pensée philosophique moderne, passant du positivisme et de la croyance dans le progrès au désenchantement et à l’instinct vital. Nietzsche émerge ici comme une figure de rupture, proposant une alternative radicale aux philosophies idéalistes et chrétiennes. L’épisode explore les influences, les contextes et les jalons ayant préparé l’éclosion de la pensée nietzschéenne.

1. La faillite du positivisme

Le XIXe siècle, marqué par la foi dans la science et le progrès, voit ses promesses déçues par la réalité historique : misère ouvrière, exploitation, guerres. Le positivisme, qui voulait fonder une morale sur les lois naturelles, s’effondre devant l’inhumanité du progrès technique. Le rêve rationaliste des Lumières aboutit à une désillusion. L’optimisme historique laisse place à une forme de nihilisme.

2. Le retour de l’instinct contre la raison

Face à cette faillite, une réaction s’opère : la valorisation de la force vitale contre la raison abstraite. La pensée retourne à la nature, à l’instinct, au corps. Ce mouvement est observable chez des penseurs comme Schopenhauer, Wagner ou Nietzsche. C’est un basculement de la morale de la raison vers une morale de la vie. Le rationalisme est perçu comme un affaiblissement de l’homme, une négation de ses instincts fondamentaux.

3. Wagner : musique, mythe et volonté

Richard Wagner illustre cette transition. Il propose, à travers l’opéra, une mythologie païenne opposée au christianisme. Dans son œuvre, la musique est une force primitive, irrationnelle, qui exprime la volonté de vivre. Il voit dans le christianisme une religion du renoncement, de la souffrance et de la castration des forces vitales. À l’inverse, la mythologie germanique exalte le combat, l’honneur, la passion.

4. Schopenhauer et la volonté comme essence du monde

Arthur Schopenhauer rompt avec l’idéalisme hégélien. Il soutient que le monde n’est pas une idée rationnelle, mais une manifestation de la volonté, aveugle et irrationnelle. Cette volonté, source de souffrance, ne peut être dépassée que par l’art et la compassion. Il propose une métaphysique pessimiste, en rupture avec les philosophies de la raison. Son influence sur Nietzsche sera majeure, bien que Nietzsche refusera son ascétisme final.

5. La critique de la morale chrétienne

Un des axes fondamentaux de cette nouvelle pensée est la dénonciation de la morale chrétienne, jugée contre-nature. Cette morale valorise les faibles, les humbles, les souffrants, au détriment des forts, des créateurs, des puissants. Elle repose sur le ressentiment, sur l’inversion des valeurs. Ce basculement moral est perçu comme une décadence, un affaiblissement de la vie elle-même.

6. Le vitalisme contre l’idéalisme

Se dessine alors une pensée vitaliste : la vie est première, avant toute idée, toute abstraction. Ce vitalisme s’oppose à l’idéalisme platonicien et chrétien, qui fait primer l’Idée, l’âme ou l’au-delà. Cette nouvelle philosophie veut réhabiliter le corps, l’instinct, le sensible. Elle refuse les dualismes classiques (corps/âme, bien/mal, raison/passion) pour affirmer une unité dynamique et conflictuelle de l’existence.

7. Nietzsche en devenir

L’épisode prépare l’émergence de Nietzsche comme le penseur de cette nouvelle ère. Il hérite de Schopenhauer, Wagner, du romantisme allemand, mais les dépasse. Il devient le philosophe de la transvaluation des valeurs, de la critique du nihilisme et de l’affirmation de la vie. Son œuvre représentera la synthèse et le dépassement de toutes les tendances évoquées ici.

8. Elisabeth Förster-Nietzsche et la trahison posthume

Après la mort de Nietzsche, sa sœur Elisabeth prend le contrôle de ses manuscrits et de son image publique. Militante nationaliste et antisémite, elle trahit radicalement la pensée de son frère en la faisant passer pour une doctrine proche du pangermanisme et du nazisme naissant. Elle compile, réorganise et falsifie ses textes, notamment dans La Volonté de puissance, un ouvrage posthume qu’elle constitue à partir de fragments épars, souvent décontextualisés. Cette manipulation contribuera largement à la réception erronée de Nietzsche comme prophète du national-socialisme, alors que toute son œuvre s’oppose à l’esprit de troupeau, au ressentiment et à l’antisémitisme. Il faudra attendre le travail de chercheurs critiques, au XXe siècle, pour restituer la cohérence véritable de sa pensée.

💡 Conclusion

Ce moment charnière de l’histoire de la philosophie marque la fin d’un cycle : celui de la raison souveraine, du progrès moral et scientifique, et de la transcendance religieuse. Face au désenchantement du monde moderne, une autre voix se fait entendre, plus instinctive, tragique, ancrée dans la vie nue. C’est cette voix que Nietzsche portera au plus haut, en rupture avec deux mille ans de morale judéo-chrétienne et de métaphysique idéaliste. L’épisode révèle aussi comment son message fut trahi, avant d’être réhabilité.

📚 Philosophes et personnes mentionnés

* Platon (env. 428 – env. 348 av. J.-C.) — Philosophe grec, fondateur de l’idéalisme.

* Aristote (384 – 322 av. J.-C.) — Philosophe grec, élève de Platon, rationaliste.

* Jésus de Nazareth (env. 4 av. J.-C. – env. 30) — Fondateur du christianisme.

* Saint Paul (v. 10 – v. 65) — Apôtre, théoricien de la foi chrétienne et de sa morale.

* Hegel (1770 – 1831) — Philosophe allemand, défenseur de la raison dialectique et de l’esprit absolu.

* Arthur Schopenhauer (1788 – 1860) — Philosophe du pessimisme et de la volonté.

* Auguste Comte (1798 – 1857) — Fondateur du positivisme.

* Richard Wagner (1813 – 1883) — Compositeur et penseur allemand, théoricien du mythe et de l’art total.

* Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) — Philosophe allemand, penseur du surhumain, du nihilisme et de la volonté de puissance.

* Elisabeth Förster-Nietzsche (1846 – 1935) — Sœur de Nietzsche, manipulatrice de ses œuvres posthumes à des fins idéologiques.

Crédits : Michel Onfray et la Contre-histoire de la philosophie



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