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Description

Introduction

Cet épisode propose une relecture critique de l’anarchisme à travers un « droit d’inventaire » rigoureux. Michel Onfray défend une approche libertaire vivante, débarrassée des dogmes figés, des contradictions historiques et des récupérations universitaires stériles. Il plaide pour un anarchisme concret, repensé à partir de ses concepts clés, réinscrit dans le réel et libéré de ses impasses théoriques.

1. Constats de départ : un héritage fragmenté

L’histoire de l’anarchisme est marquée par une grande diversité, voire des contradictions internes profondes :

* opposition entre individualisme et collectivisme,

* violence révolutionnaire ou pacifisme,

* inspiration chrétienne ou anticléricalisme farouche.

À cela s’ajoute une tendance à figer certains principes comme des dogmes intouchables : haine absolue de l’État, rejet systématique des élections, condamnation indistincte du capitalisme. L’anarchisme souffre aussi d’une transmission mythifiée, souvent hagiographique ou mal documentée, qui empêche de penser ses zones d’ombre ou ses échecs.

2. Droit d’inventaire : trier, critiquer, actualiser

Plutôt que de vénérer un corpus figé, Onfray propose un tri rigoureux :

* dénoncer les positions antisémites, misogynes ou homophobes présentes chez certains penseurs anarchistes, comme Pierre-Joseph Proudhon,

* refuser l’idolâtrie de figures comme Stirner, Godwin ou Tolstoï, dont les idées doivent être examinées à l’aune de la praxis libertaire actuelle,

* distinguer la lettre doctrinaire (figée, scolastique) de l’esprit libertaire, qui est vivant, joyeux, en lien avec l’expérience populaire.

Il ne s’agit donc pas de rejeter l’anarchisme, mais de l’émanciper de ses propres pesanteurs idéologiques.

3. Repenser les concepts clés

Certains piliers de la pensée anarchiste doivent être réévalués, sans dogmatisme :

* L’État n’est pas ontologiquement mauvais : il peut être un instrument de domination ou un outil d’organisation juste selon sa structure et sa fonction. Le rejeter systématiquement revient à se priver d’un levier d’émancipation dans certaines configurations.

* Les élections ne sont pas une trahison anarchiste en soi : elles peuvent permettre d’introduire des rapports de force favorables à une transformation sociale, notamment au niveau local (municipalisme libertaire, autogestion municipale).

* Le capitalisme doit être distingué du libéralisme : Onfray le définit comme un mode de production universel, antérieur à la société industrielle. Ce n’est pas sa logique productive qui est en cause, mais sa forme inégalitaire de redistribution et d’accumulation.

4. Ce qu’il faut abandonner : impasses théologiques et fictions naïves

Une partie de l’anarchisme hérite en creux du christianisme :

* schémas de chute (la propriété), d’enfer (l’État), de rédemption (la révolution),

* messianisme révolutionnaire,

* haine du monde tel qu’il est, et attente d’un salut futur.

Onfray critique également le rousseauisme naïf, cette croyance en une nature humaine naturellement bonne, corrompue par la société. Cette vision dédouane l’individu de toute responsabilité et empêche une pensée lucide sur la violence humaine.

Enfin, il rejette la négation systématique, qui devient stérile. Il appelle au contraire à une pensée affirmative, tournée vers la vie, la joie, la création collective, la solidarité, en lien direct avec le peuple réel plutôt que dans des jargons universitaires désincarnés.

5. La leçon de Nietzsche : penser avec le corps

Au cœur de cette critique du post-anarchisme et de ses dérives théoriques, Onfray convoque Nietzsche comme figure centrale d’un retour au réel, à la terre, au corps. Le philosophe allemand s’oppose radicalement à toute forme de transcendance, de moralisme ou de pensée désincarnée. Il refuse les abstractions métaphysiques et les schémas de salut issus du christianisme ou du marxisme. Son appel à la grande santé, à l’affirmation de la vie, à la création de valeurs propres, s’inscrit dans une perspective que Onfray juge pleinement libertaire : penser contre les idoles, y compris les idoles anarchistes. Nietzsche offre ainsi un antidote puissant aux impasses du postmodernisme universitaire, en rappelant que la pensée commence avec le corps, la souffrance, la volonté, et non avec le verbe ou la formule.

💡 Conclusion

L’épisode propose une refondation du projet anarchiste sur des bases critiques, joyeuses et réalistes. Il s’agit de sortir des dogmes, des mythologies et des impasses postmodernes pour retrouver un anarchisme vivant, incarné, capable d’agir sur le réel. Plutôt que d’ajouter des concepts à des concepts, Onfray appelle à penser avec la main, le cœur et le corps, au service d’un monde plus libre et plus juste.

📚 Philosophes et concepts mentionnés

* Jean-Jacques Rousseau (1712–1778) — Philosophe du contrat social, influent dans les conceptions de la bonté naturelle de l’homme.

* William Godwin (1756–1836) — Philosophe anglais, père de l’anarchisme philosophique.

* Max Stirner (1806–1856) — Théoricien de l’individualisme absolu, auteur de L’Unique et sa propriété.

* Pierre-Joseph Proudhon (1809–1865) — Premier à se dire anarchiste, défenseur du mutualisme, parfois misogyne et antisémite.

* Mikhaïl Bakounine (1814–1876) — Anarchiste collectiviste russe, opposant de Marx.

* Léon Tolstoï (1828–1910) — Écrivain russe, chrétien anarchiste, pacifiste radical.

* Murray Bookchin (1921–2006) — Théoricien du municipalisme libertaire et de l’écologie sociale.

* Todd May (né en 1955) — Philosophe post-anarchiste influencé par Foucault et Deleuze.

* Lewis Call (né en 1971) — Auteur de Postmodern Anarchism, représentant du post-anarchisme académique.

* Saul Newman (né en 1972) — Théoricien australien du post-anarchisme.

Crédits : Michel Onfray et la Contre-histoire de la philosophie



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