On ne peut pas être et avoir été.
C’est une phrase qu’on prononce comme on referme une porte : sans claquer, mais avec ce petit courant d’air qui vous rappelle qu’il y avait une pièce derrière.
Moi, j’ai eu vingt ans.
J’ai eu ce corps insolent, cette silhouette qui faisait croire à la vie qu’elle était facile.
J’ai été ce garçon qu’on regarde deux fois.
…
Celui qui plaît sans demander, celui qui déclenche des sourires chez les femmes… et parfois chez les hommes aussi, parce que le désir est une bête sans frontière, et qu’il reconnaît la beauté comme on reconnaît la lumière.
Mais je n’en ai jamais abusé.
Non pas par vertu.
Par distraction.
…
J’étais trop paumé pour comprendre ce que je possédais.
Riche sans savoir lire mon compte.
Je passais devant les miroirs comme un aveugle pressé.
Aujourd’hui, j’ai cinquante ans.
…
Et je regarde ce que j’ai été comme on regarde une photographie qui ne bouge plus : on s’y reconnaît, mais on n’y habite plus.
Il reste des choses, oui.
Un peu de tenue.
Un peu de verticalité.
…
Je suis mince, grand, encore vivant dans certains critères.
J’ai encore mes cheveux, et je m’habille sans demander pardon à l’époque.
Je ne suis pas devenu un musée.
Alors oui… je pourrais encore plaire.
Un soir.
Dans une lumière indulgente.
…
Et c’est là que commence le piège : ce petit frisson tardif qui vous fait croire que vous êtes encore le même homme, juste avec plus d’heures au compteur.
Mais après ?
Après la bagatelle, après l’explosion des sens, après l’ego flatté, après le numéro de cirque social —
“regardez, j’ai cinquante ans et je sors avec une femme de trente” —
après tout ça… qu’est-ce qu’on fait ?
Qu’est-ce qu’on fait d’une jeunesse qu’on ne peut pas suivre ?
Qu’est-ce qu’on fait d’un corps qui veut courir quand vous avez enfin appris à marcher lentement ?
Qu’est-ce qu’on fait d’une femme qui a faim de nuit, de bruit, de monde, quand vous, vous avez faim de paix ?
;;;
Le décalage ne se voit pas tout de suite.
Il se cache derrière la beauté, comme une dette derrière un sourire.
Mais il arrive.
Toujours.
…
Elle voudra vivre plus fort.
Sortir plus.
Recommencer.
…
Et souvent — parce que c’est l’âge, parce que la vie a ses ruses — elle voudra un enfant.
Un. Deux. Une nouvelle histoire à écrire.
Et vous, vous serez là, avec votre maturité, votre fatigue lucide, votre besoin de calme, à vous demander comment on explique à quelqu’un de vingt-cinq ans qu’on a déjà traversé l’incendie et qu’on ne veut plus jouer avec l’essence.
…
Alors oui, la jeunesse est belle.
Elle est même indécente de beauté.
Mais elle ne suffit pas.
Parce que la vraie question n’est pas : “qui est désirable ?”
La vraie question, c’est : “sur qui je peux compter quand tout s’écroule ?”
…
Quand tout va bien, tout le monde est magnifique.
Les rires sont faciles, les promesses coulent comme du champagne.
Quand tout va bien, même les lâches ont l’air courageux.
Mais quand tout va mal…
quand la vie sort ses dents…
quand il faut tenir, encaisser, réparer, rester debout dans la tempête…
là, on découvre la valeur réelle d’un être humain.
…
La droiture.
La loyauté.
La tenue.
La capacité à ne pas trahir quand il n’y a plus rien à gagner.
…
Et ça, c’est rare.
Ça, c’est de l’or.
Alors oui, j’aime les femmes.
Je les aimerai toujours.
…
Une femme jeune et belle restera toujours, quelque part, une tentation.
C’est humain. C’est normal. C’est idiot aussi, donc c’est vrai.
Mais la femme avec qui je suis…
elle est désirable autrement.
Pas parce qu’elle a vingt ans.
Parce qu’elle a tenu.
…
Elle a ce courage discret des gens qui ne font pas de bruit.
Ce talent de brise-glace : avancer quand ça gèle, rester quand tout le monde fuit, tenir la main quand les autres regardent ailleurs.
…
Et je crois que c’est ça, le luxe absolu :
pas d’être aimé quand on brille,
mais d’être choisi quand on n’a plus rien à vendre.
…
Faire sa vie avec quelqu’un de fidèle, de solide,
quelqu’un avec qui on peut créer jusqu’au bout,
vivre jusqu’au bout,
et même mourir jusqu’au bout…
Ça n’a pas de prix.
…
Le reste — la jeunesse, la beauté, les corps parfaits, les nuits héroïques —
c’est magnifique, oui.
Mais c’est une saison.
…
Et moi, à cinquante ans,
je ne cherche plus une saison.
Je cherche un pays.
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