Tu es resté.Voilà le premier fait.Tu es resté, avec cette absence qui ne sait pas se tenir tranquille,avec ce vide qui ne respecte ni l’âge, ni le moment, ni la solidité supposée des gens.
Tu n’as pas compris.Et c’est normal.
On ne comprend pas le suicide quand on est enfant,quand on est trop jeune, trop naïf, trop vivant encorepour imaginer qu’un être aimé puisse choisir de partirsans nous laisser une explication claire, rangée, acceptable.
Alors tu as grandi avec un mot dans la bouchequi ne trouvait pas de place : pourquoi.
Pourquoi partir ?Pourquoi maintenant ?Pourquoi lui, elle, alors qu’il y avait tant de qualités,tant de douceur, tant de fragilité belle,cette humanité à vif qui faisait croire que ça tiendrait encore un peu.
Pourquoi te laisser, toi,sans préparation, sans avertissement,avec une douleur trop grande pour le corps que tu avais à l’époque.
Il faut que quelqu’un te le dise, calmement :ce “pourquoi” n’était pas fait pour l’enfant que tu étais.
Ce n’était pas une question,c’était un fardeau.
Le suicide n’est pas une réponse.Ce n’est pas un message.Ce n’est pas un verdict sur l’amour reçu,ni sur la valeur de ceux qui restent.
C’est un moment où la douleur a gagné la bataille contre la pensée.Un moment où l’esprit s’est rétréciau point de ne plus voir que l’issue la plus radicale.
Ce n’est pas noble.Ce n’est pas beau.Ce n’est pas lâche non plus.
C’est tragiquement humain.
Tu as peut-être mis des années à comprendre ça.Ou tu commences seulement maintenant.Parce que comprendre le suicide,ça demande souvent d’avoir soi-même frôlé certaines zonesoù l’on tient debout uniquement par habitude.
Et puis un jour, quelque chose bascule doucement :tu réalises que ce départ ne parlait pas de toi.
Ni de ton amour.Ni de ton insuffisance.Ni de ce que tu aurais dû voir, dire ou empêcher.
Il parlait d’une douleur qui ne supportait plus de durer.
Tu as le droit d’être en colère.Tu as le droit d’être triste.Tu as le droit de ne jamais comprendre complètement.
Mais tu n’as pas le droit de te condamner à vivre à moitiépour rester fidèle à une absence.
La fidélité aux morts n’exige pas le sacrifice des vivants.
Si tu es encore là,si tu continues malgré tout,si tu cherches du sens plutôt que des coupables,alors tu fais déjà quelque chose de profondément juste.
Un jour, peut-être,le “pourquoi” perdra un peu de son pouvoir.Il ne disparaîtra pas,mais il cessera de diriger ta vie.
Et tu comprendras alors ceci — sans triomphe, sans slogans :ce n’est pas à toi de mourir pour comprendre,mais à toi de vivre pour que cette histoirene t’emporte pas avec elle.
Tu es resté.Et ça, malgré tout,c’est déjà une victoire silencieuse.
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