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Il existe des relations dans lesquelles on ne se sent jamais franchement mal — mais jamais vraiment vivant non plus.

Des relations dans lesquelles on fait bien. Où l’on ajuste, anticipe, module, contient. Où l’on devient fiable, compréhensible, rassurant. Où l’on performe.

Le mot est un anglicisme, et il n’est pas neutre. Performer renvoie au champ du rendement, de l’évaluation, de la conformité à une attente implicite. L’utiliser pour parler de relations humaines dit déjà quelque chose de notre époque, mais aussi de certaines histoires subjectives : celles où le lien s’est construit très tôt sous condition.

Dans ces relations, on ne se demande pas tant qui je suis que comment je dois être. On lit l’autre en permanence. On ajuste son ton, son intensité, ses émotions. On devient expert de l’ambiance, du non-dit, du seuil à ne pas dépasser. Et souvent, on appelle cela de la maturité, de l’empathie, de la capacité relationnelle. Jusqu’au jour où le corps et le psychisme commencent à protester.

L’hyper-adaptabilité : une intelligence de survie

En tant que psychanalyste, je rencontre très fréquemment des patients pris dans ce type de fonctionnement. Des sujets épuisés, non pas d’avoir trop aimé, mais d’avoir trop bien tenu leur rôle. Derrière cette performance relationnelle, il y a presque toujours une histoire ancienne.

L’hyper-adaptabilité n’est pas un trait de caractère. C’est une réponse développementale. Elle se construit lorsque, dans l’enfance, l’environnement n’a pas été suffisamment stable, contenant ou accueillant pour permettre l’expression libre des affects. L’enfant comprend alors — souvent très tôt — que certaines émotions dérangent, que certaines parties de lui sont « en trop », et que le lien dépend de sa capacité à se conformer.

Donald Winnicott parlait du faux self : une organisation psychique qui permet de s’adapter à l’environnement au prix d’un éloignement progressif du self authentique. L’enfant devient sage, agréable, discret, performant. Il survit psychiquement en renonçant, partiellement, à être.

Cette hyper-adaptabilité est souvent renforcée dans des contextes où l’amour est conditionnel, imprévisible, ou chargé d’attentes implicites. Elle peut aussi se développer dans des familles où l’enfant est parentifié, sommé de comprendre trop tôt, de soutenir, de réparer.

Des relations sous tension permanente

À l’âge adulte, ce mode de fonctionnement se rejoue dans le lien. On se retrouve dans des relations où l’on est constamment évalué, parfois de manière très subtile. Rarement par des attaques frontales, mais plutôt par une succession de petites remarques : « tu es trop sensible », « tu dramatises », « tu compliques tout », « fais un effort », « ce n’est pas si grave ».

Ces phrases ne sont pas anodines. Elles dessinent un climat relationnel dans lequel l’autre est en position d’hyper-critique, et le sujet en position d’auto-correction permanente. Ce qui est rejeté n’est pas tant le comportement que la singularité même : le rythme, l’intensité, la sensibilité, la liberté d’être.

On ne parle plus alors de relations vivantes, mais de relations fonctionnelles. Des relations de survie, où l’on s’ajuste pour maintenir le lien, au prix d’un effort psychique constant.

Les risques psychiques de la performance relationnelle

Les effets de cette hyper-adaptabilité sont profonds et souvent différés. À court terme, elle permet de tenir. À long terme, elle expose à des risques importants : épuisement émotionnel, troubles anxieux, perte du désir, sentiment de vide, difficultés à identifier ses propres besoins, voire états dépressifs.

Sur le plan relationnel, elle entretient une confusion majeure entre amour et reconnaissance. Être aimé pour ce que l’on fait, pour ce que l’on apporte, pour la manière dont on ne dérange pas, n’est pas être aimé pour ce que l’on est. Cette confusion peut conduire à des relations répétitives, insatisfaisantes, parfois même maltraitantes sur un mode subtil.

Comme l’a montré John Bowlby, lorsque les figures d’attachement n’ont pas pu offrir une base de sécurité suffisante, le sujet développe des stratégies adaptatives qui privilégient le maintien du lien au détriment de l’authenticité.

Déconstruire, lentement

Le travail thérapeutique ne consiste pas à supprimer brutalement ces mécanismes. Ils ont eu une fonction vitale. Il s’agit plutôt de les mettre en récit, de comprendre ce qu’ils ont permis, et ce qu’ils coûtent aujourd’hui. La psychanalyse offre un espace rare : celui où le sujet peut exister sans être évalué, où la parole n’a pas à être performante, où les silences, les répétitions et les affects trouvent leur place.

Déconstruire l’hyper-adaptabilité est un processus lent. Il suppose d’accepter de déranger un peu, de décevoir parfois, de ne plus être parfaitement ajusté. C’est souvent une traversée inconfortable, mais profondément vivifiante.

Car à force de performer dans le lien, on finit par ne plus savoir qui l’on est lorsqu’il ne s’agit plus de prouver, mais simplement d’être.

Les relations vivantes ne demandent pas d’excellence. Elles demandent de la présence.

Mélanie Berthaud



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