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Description

Moi. Moi à l’intégrité infaillible, à la moralité irréprochable, à la démarche noble et droite, au regard fier et dur. Moi au sourire glacial, à la rudesse barbare.

Moi seul, moi froid, moi attirant ici, moi repoussant là, moi fort et moi fascinant, me voilà.

Ceci est ma représentation, Oye.

La scène est large, le public est bas, le rôle est beau. Je joue. C’est mon plaisir.

Moi, toujours, encore, à jamais. Moi austère, moi farouche, moi tendre, moi rieur, moi mépris, moi folie, moi victoire, moi enfer, moi seul, seul…

Moi et l’autre. Moi, moi, moi… Cent fois moi !

Moi perdu dans la vie, perdu pour la vie, perdu…

Moi mort, moi éternel, moi saoul et ressuscité.

Ces mots ne sont pas ceux que tu crois, homme vif. Tu me crois mort, mais sais-tu seulement la saveur de ma sève ? Je suis là, ne t’y trompe pas. Vois, comme moi, par la fenêtre, cet arbre, vert et fleuri. N’est-ce pas la vision d’un vivant ?

Moi aussi je nais pour mourir et pour revivre. Et pourtant toi tu vis et moi non. Quelle différence ? Ces mots sont écrits d’hier et de demain, ils m’appartiennent comme la Terre au Soleil.

Mais dieu que la Lune est belle…

O fou, pauvre et las ! D’une terre aride et fertile, d’une mère sèche et féconde, je suis le fils perdu, rebelle et battu.

Mais quelle lutte sublime et absurde je mène…

Et, rieur, fantasque, je sais l’issue des choses, ivre de colère et de sang.

Souvent je hais ma race, de cette haine profonde et futile, de cette rage grondante, de ces poings sourds, battants, violents.

A moi le meurtre suprême ! Que j’étrangle la fatalité, que je tue la mort… Ah ! Folie que d’être en vie.

Et parti, vers ma fin, ou vers la fin des pays… mais las ! civilisation assassine : nulle part n’existe pas.

Chercheur de la fin des lieux, de la fin des hommes, du lointain repos, je marche, ailes aux pieds et figure d’ange, au clair de la lune, je marche, colombe de fortune, à l’ombre du soleil.

Le calme m’assaille, terrible rage sans fond, signe d’une mort sinistre, et, folie ultime, mes rires sonores voltigent, m’échappent et me narguent, puis, tels des bulles qu’on crève, m’éclaboussent et m’assassinent.

Las, j’erre dans les méandres de mon cerveau, fermant les yeux dans la sombre clarté de ce labyrinthe vicieux, pour ne plus voir ni de beau ni de laid, ni de loin ni de près, ces visages hideux et ces rires hystériques, et, me heurtant, aveugle, aux murs bétonnés de ma conscience, je navigue, à bord de ma folie, colmatant brèches et écopant larmes, pour ne pas sombrer, et sombre.

Les serpents immondes ont violé la pureté de mon âme.

Ma beauté ? Ah, défunte beauté ! Cueillie, volée, comme une fleur fanée dans la gueule d’un chacal. J’ai parlé à la Vérité qui m’a avoué avoir triché, pour survivre.

Ici, tout est massacré. Et le plaisir est grand, parait-il.

J’ai rencontré peu d’hommes beaux comme les animaux. Comme eux, en cage ils se meurent. La force hideuse est libre, elle, et vie en masse. Elle n’est que libre d’illusions, croyez-moi. Elle ne fait que se regarder et se cracher dessus.

Moi je traîne ma nausée, infortuné voyageur. Je voyage à travers le temps, étroit pays pour mes jambes folles.

Et lorsque je m’arrête, je regarde si le monde a changé, si les hommes ressemblent aux hommes, si je dois continuer à fuir. Fuir… mais où ?

Ce monde est cynique et rond. Il est cynique et étouffant. Il m’étouffe de n’être pas droit et infini. Je suis enfermé à vie, condamné à manquer d’espace et de liberté, condamné à borner ma folie, à combattre temps et distance, pour ne pas vivre comme un damné.

Car là-bas on est libre, n’est-ce pas ? Oui, on est là-bas. On est loin, loin de ma naissance, loin d’eux, loin de moi. Loin de mon langage, loin de ma terre, loin de ma mère.

Laissez-moi y croire, laissez-moi rêver, laissez-moi me tromper, m’abuser : oui, là-bas, je serai libre.

Après maintes erreurs, maintes souffrances, et maints voyages, enfin, je serai libre. Je serai loin, ailleurs. J’aurai vaincu ?

Quand je serai de retour, torturé et serein, piteux et fier, humble et arrogant, jeune et vieux, beau et monstrueux, homme et dieu, libre et mortel, vous pourrez parler et vomir, vous pourrez me cracher dessus, je serai parti et j’aurai vu : crachez, salissez, pleurez, vous êtes aveugles. Vous êtes gras et fixés, crédules et bouffis, bavards et muets, corde et branche : en voulant me tuer, vous m’avez sauvé ; en me sauvant, je me suis mis au monde.

Je ne veux pas faire partie des hommes, je suis vivant, je suis libre, je suis seul, je suis amoureux, mais je ne sais de quoi. De la vie, de la solitude, peut-être. De la vie saine, animale et solitaire, violente et belle, dure et douce… Oh, la douceur de la folie…

Je ne sais rien faire, je ne sais pas aimer, je suis froid, je ne suis pas de ce monde. Je ne sais que marcher. Faites sans moi, je ferai sans vous. Je n’ai besoin que de moi pour souffrir.

Pour être heureux, aussi. Vous, vous m’enfermez. Même en vous montrant simples et aimables, je vous repousse, après vous avoir séduits.

Vous êtes affectueux, je vous chasse, sans détour. J’ai de la peine, en vérité, des remords, mais je me montre sans cœur, et vous pleurez, et je vous plains. Je suis un loup solitaire, je ne puis vous aimer longtemps. Je suis trop dur, trop exalté. Je m’ennuie.

Vous m’ennuyez. Je vous découvre, je vous aime, mais le terrible ennui m’étreint : vous m’avez tout donné, vous n’avez plus rien, je pars, je vous oublie, adieu.

Mais je vous ai admirés, aussi. Là où je vous admire, c’est que vous vous aimez, vous vous aimez tellement que vous prenez plaisir à vous regarder, à vous plaindre de votre médiocrité, visage vide, corps vide, vie vide, vous vous y complaisez, ah ! comme c’est drôle d’être malade !

Puis vous parez à mes coups de vos valeurs, morales, loi… Alors je me tais, pensant à la dignité ; alors je pleure, pensant à ma race.

L’être humain est en train de s’oublier, pensé-je, assis par terre, vaincu. En train d’oublier l’amour et la dignité.

La solitude vous fait peur, quelle terrible fin que d’être seul avec soi-même ! Mieux vaut se tuer ! Mieux vaut mourir que vivre avec soi !

On est si laid, on est si faible, on est si vide ! Alors vous vous réfugiez dans la chaleur factice du troupeau, dans une solitude plus terrible encore : la solitude de l’identique, de l’anonymat, du non-vivant, de l’objet, de la mort…

Vous êtes innocents de votre vie. Vous ne la menez pas, on vous la mène, on vous la tire, on vous la suce, on vous la gobe : vous êtes comme un œuf qu’on gobe. Vous fermez les yeux, priant qu’ainsi la vérité, elle non plus, ne vous voit pas. Mais la vérité est aveugle, et son intransigeance aussi : elle est, et ça suffit.

Moi, je me suis vu. Je suis laid devant ma glace, je suis laid derrière mes yeux. Alors j’ai pleuré, longtemps, j’ai versé tant de pus que des graines se sont mises à fleurir à l’endroit même où les fleurs de mon enfance avaient fané. Leur fraîcheur n’était pas retrouvée, ni leur pureté, mais j’ai pleuré d’une autre substance quand je les ai senties. Elles poussaient droites et franches, et à la fragile tige verte, une écorce rugueuse et épaisse avait fait place.

Ma défunte beauté, propre à tout enfant, ingénue, timide et généreuse avait mis au monde, ou laissé en héritage, je ne sais, une lumière, un espoir, une nouvelle naïveté, une nouvelle foi, mais plus méfiante, plus rusée, plus désabusée, plus forte, plus dure, plus triste, plus corrompue, aussi.

Moi je voulais vivre, je voulais partir.

Je ne vous mépriserai jamais, je vous oublierai toujours. De quoi ai-je donc envie ? Un but, une idée, que je ne coure pas pour rien. Des besoins. Les envies, je les ai toutes, et les assouvir m’a fait fuir. Des rêves pour croire à la liberté. Du temps, que je n’aie pas à le compter, que je puisse en perdre sans pleurer.

J’eus des vertus que je crus vice ou ingénuité. J’eus de la pureté qui me fit peur et honte.

Le chemin tracé que j’ai suivi les yeux fermés m’a ouvert l’esprit de ses silex tranchants, et dans la souffrance et la rébellion, j’ai vu la beauté qui me fut refusée.

L’aube de ma vie m’a laissé un goût de crépuscule, et les semences jadis fertiles ne sont plus que désolation et récoltes stériles. L’âge d’or, par la volonté et la cruauté du temps, n’aura été que lâcheté et trahison. L’ange qui fut a perdu ses ailes et dans sa chute brûle ses dernières puretés. Ne serai-je plus jamais fou ? Aurais-je perdu le combat ?

C’est la guerre, amis. Je peux toujours mourir. Aucun acte n’est facile ou gratuit. La vie est une flamme qu’à tout moment la mort peut souffler. Elle vacille, elle éclaire, elle illumine, elle brûle, elle s’éteint. Quoi de plus fragile qu’une flamme ? C’est excitant et éphémère, comme la vie. On peut être bougie, travailleuse de l’ombre, tremblotante et dévouée, triste et vertueuse, petite et laborieuse. Belle, romantique, parfois.

On peut être feu de joie, éclatement de vie et de rire. On peut être feu-follet, et brûler sa jeunesse. Moi j’ai choisi le feu de l’Enfer, qui court et détruit tout, feu d’amour et de haine, feu de guerre et de mort, feu du monde et feu de moi.

Mais souvent, lorsque le soir arrive, nuit éclairée de mes yeux rayonnants, ma colère s’éteint et mon calme réchauffant m’emplit d’une lumière éblouissante, me montre le monde simple, la Nature belle et sereine, mère de toute chose, me prenant contre son sein pour m’endormir, puis en son sein pour m’éveiller à la Chose Unique.

Alors je ne ressens plus de dégoût, plus de fatigue, plus de crainte. Je ne fais plus qu’un avec la Beauté, avec la Divine. Ces bruissements de feuilles et de vent, ces cris d’arbres et d’oiseaux, ces caresses d’herbes et de plumes, ces silences majestueux et farouches, font s’évaporer mes haines et mes chaînes.

Je ne suis plus qu’émotion et innocence, fils du ciel et de la terre, Etre sans nom ni langage, Etre d’harmonie et de sérénité. Je ne suis plus Moi. Je suis le Monde, l’Univers, la Nature, la Vie. Je n’ai plus ni pensées ni raison, je n’ai plus besoin de comprendre, la Vérité est évidence et simplicité.

Il faut être arrivé là, en cette intensité, en cette plénitude, en ce bonheur frais et pur, pour deviner l’erreur de ce qu’on apprend dès l’aube de sa vie. Car ce bonheur n’est pas inconnu, il est celui de notre enfance, innocents jeux de jeunesse, qui nous emportaient dans l’Harmonie des éthers bleus et infinis.

Ah hommes ! Pourquoi ces écoles, ces dieux et ces lois ? Vous nous avez fait perdre le chemin du bonheur, en nous sortant du lieu unique et idéal, les yeux bandés, à travers vos labyrinthes d’interdits, de faussetés et de peurs, de mots et d’idées. Il ne vous restait plus qu’à effacer les traces, nous laissant un goût de lointaine félicité, d’honteuse nostalgie, de Paradis Perdu. On a voulu nous faire haïr notre humanité, notre faiblesse, notre condition.

Moi, j’ai retrouvé mon royaume d’enfant. Celui où tout n’est qu’un. Le royaume de l’éternité et de la quiétude. La toute puissante, la toute violente Nature. Je suis mortel, oui. Comme toi. Mais éternel aussi.

On ne cherche pas la nature. On y vit, ou pas. J’y avais une terre, autrefois, et un domaine, et une maison, et un refuge.

Tout a flambé. Tout est détruit. Tout est fini.

On cherche la nature. On n’y trouve que des cendres. On se baisse, on ferme les yeux, on tâte, on gratte, on creuse, on s’enfouit de souvenirs, on étouffe, on sanglote. Des poutres, des voûtes, des portes, des jardins, des fruits, des barrières, des chevaux, des montagnes, des mers, des pays, des univers… Des guerres, des femmes, des pommes et des portes qui claquent, des poutres qui craquent, des voûtes qui s’effondrent, et des jardins qui pourrissent, et des mers qui s’assèchent… et des cheveux qui s’arrachent.

Des cendres. Entre des doigts secs, dans une cascade morbide, retournent à la terre et se diluent dans les larmes et la bile.

Phénix est mort.