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Description

Le Potlach
Par : Nina louVe
Pièce en trois tableaux
(Monologue d’Eva Desjardins)

J’ai créé le vent, joué avec. J’ai couché sur la houle et j’ai inventé un ressac en plein centre des océans.

Le cœur au vent, il n’y avait que l’horizon à regarder.

Durant 1000 jours, peut-être un peu plus, j’ai quitté la terre ferme, celle où vous m’aviez clouée, parole contre parole, à poinçonner ma carte d’arrivée et de sortie.

Je voulais me taire. Faire du mutisme une arme redoutable. J’avais besoin de sentir qu’elle arriverait ; cette mort capricieuse que chacun craint ! Que tous ignorent, comme si elle n’allait pas venir.

Elle que j’avais honte d’attendre avec joie.

Les sourires et les politesses d’amphithéâtres où vous avez sculpté l’image du bonheur, m’ont fait chercher ailleurs. Et ailleurs c’était là-bas.

Je suis partie sans donner à quiconque la clé de mon secret. Ni quidam de café, ni connaissance intime n’y était lié. Vous n’aurez pas su... ce que j’aurai tu. Et ! Seule, sans l’expérience de ce destin qui m’appelait, j’ai bravé le manque de borée, de bise, de brise.

J’ai vu ce que c’est que la véritable solitude. Je l’ai gagnée.
On avait tant pris de mes mots, de ma tendre innocence, de ces paroles, de ces gestes.

J’étais près des cendres quand vous m’avez fait monter comme une étoile.

Attendre, telle une poupée chiffon, incapable de se tenir fière et droite ! Je ne pouvais pas. Une marionnette sans petits fils...ça ne bouge pas sans éclairage ni trucage.

Là-bas, j’ai créé le vent, joué avec les voiles. J’ai dormi sur la houle des semblants de tempêtes et j’ai inventé un retour de vagues en plein cœur de la mer !
Les lèvres au vent, il n’y avait que l’horizon à observer.

Je suis partie, cherchant l’Afrique. Mais l’Amérique n’avait plus de fin. Quand j’ai pu gagner l’Europe, j’avais des ailes de fer sur le dos. Mon bagage avait un poids.

Alors, j’ai affronté très tard la nuit, le fœhn des helvètes.
Puis, plus tard, le schnouck d’un plat Canada qui se trahi et se déchire. C’était trop tard pour les ouragans.
Mais pourtant, durant 1000 jours, peut-être un peu moins, j’ai navigué sur un monde marin qui m’avait tant fasciné, si longtemps.

Mon départ annoncé sans grande pompe, je partais. C’était juillet, trois ans déjà. Je quittais avec la ferme volonté de refermer sur moi un nouvel hymen.

Souvent, je dormais sur le ponton, bravant le danger ! J’aimais craindre de trébucher sans avoir PEUR de tomber. Et c’est là que je titillais les limbes.

1000 jours j’ai gardé la barre à la main. Mon voilier nommé Potlach avait fière allure. Comme celle d’un enfant destiné à devenir Chaman. Neuf, sans expérience mais fort et volontaire.

J’attendais, mon visage fixant les quatre vents. J’attendais Neptune qui annoncerait la tempête finale. Mais ni le cri des sirènes ni le glas archaïque ne sont venus.

J’ai senti l’Amérique suinter ses odeurs de petites guéguerres jusque dans ma coque; pendant que le Soleil faisait son matador inébranlable, du matin jusqu’au soir, tout le long de mon voyage.
Il n’a pas plu ! Pas du tout ! Il n’a qu’un peu venté.

J’aurais voulu qu’un torrent sorte du ciel ! Bon sang ! Qu’il pleuve à faire fondre, à faire fendre le bois de mon Potlach.
J’aurais voulu que mon bateau s’agite jusqu’à ne pas laisser d’indices. Son nom le prédestinait au naufrage ! Mais non...
Dieu qu’il a fait beau temps tout le temps. Tant, qu’un désir est venu doucement m’habiter. Le Désir.

En plongeant voir l’océan, aurais-je trouvé le silence que je cherchais ?
... Dans le fond...

Dans le fond de la mer, il n’existe pas le mot pour dire ce que je souhaitais gagner derrière mes voiles. Dans le fond du pair non plus. Ce n’est pas le silence, ce n’est pas ce que l’on nomme la paix du dedans... C’est plus ! Et puis... le silence existe-t-il ? Vraiment ? Quand j’y songe, lorsque l’on pense, on est loin de ne pas chercher. Regarder dans sa tête, n’est-ce pas parler à ses souvenirs ?

Une terre au fond de l’âme, voilà ce que je sentais m’habiter !

1000 jours, j’ai créé le vent, joué avec le sel. J’ai reposé sur la couchette houleuse et j’ai voulu croire qu’un ressac viendrait me chercher en pleine mer.

Après vingt ans de hargne contre le destin, les yeux sans larmes, mes cils battant au vent, maintenant, aujourd’hui, il n’y a que l’horizon à supporter. Je sors du bagne, les prisons sentent la peur et la sueur.

1000 jours, ancrée sur mon solide Potlach; sans compter les minutes, sans engager de conversations audibles, j’ai jeté aux monstres marins les biens et les maux du passé.

Durant les jours, pendant les nuits, je naviguais loin des insulaires. Tel un calvaire sans douleur possible, sans montagne atteignable. L’appétit m’est resté dans le ventre! Comme pour me nourrir d’un voyage.

J’avais quitté la terra nullius, celle où vous m’aviez clouée, parole contre parole, à poinçonner ma carte d’entrée et de sortie. Côté cours, côté jardin... J’étais plantée au centre sans réplique. Quel rôle !

Je voulais le mutisme. C’était un rêve d’aigle endeuillé. Je n’étais pas l’aigle, mais une proie de mes exils !

Le souffle trop court pour un blasphème vous m’avez regardé prendre des valises trop petites pour ce périple.

Me voilà de retour. Le Potlach n’a pas été submergé. Personne ne s’est noyé cette fois-ci. Ni les choix, ni les âmes.
Je suis l’égale des vieux sages. Je n’ai pas lâché l’hameçon sur mon cœur. Je sais ce que j’ai vu à l’horizon, même si un exil peut se faire à la maison.